Et maintenant que j’y réfléchis, il m’a bien semblé distinguer des ombres. Des individus étaient affalés dans les escaliers ainsi que dans les couloirs ; d’autres, debout, semblaient occupés par de prégnantes négociations et parfois m’interpellaient au passage. Puis la foule s’est faite plus dense, il devenait dur de circuler.
Ceux qui nous voulaient du mal se pressaient à nos côtés. Enfin nous sommes parvenus face à un soupirail. Par l’ouverture on distinguait une belle étendue verdoyante, avec quelques tombes au loin. Nous parvenons sans peine à desceller les barreaux et nous précipitons au dehors. Il fait un temps magnifique, l’herbe d’un vert tendre tranche sur le ciel bleu. Il y a une gare au loin, il faut maintenant courir, il ne s’agit pas de manquer le train !
- Oui il faut vous dépêcher. Surtout ne pas manquer ce train..
J’entends une petite voix m’appeler au loin, mais il est trop tard pour se retourner, le train va fermer ses portes. Je me dirige en hate vers l’une des fenêtre, la petite fille en lévitation semble me chercher du regard. Rassuré, je cherche une place où m’asseoir… Voilà qu’il recommence à neiger. Une femme imposante pénètre dans le compartiment et tente de nouer conversation, mais je ne daigne pas tourner la tête. Puis c’est au tour de deux hommes à l’allure étrange et à l’air louche d’intégrer. Tout en entrant il font mine de m’ignorer, J’ai néanmoins le sentiment qu’ils adressent un signe de connivence à la femme. Le privé Il faut toujours se fier à ses intuitions. Quelque chose me dit que ces trois là ne sont pas des amis qui vous veulent du bien.
- Effectivement
un sentiment désagréable s’insinue bientôt dans mon esprit. Les trois passagers du compartiment conversent à voix basse. Puis on m’agrippe fermement les deux bras. Les autres se précipitent dehors tandis que je reste immobile. De longues minutes s’écoulent avant que l’étreinte ne se desserre – ma douce résignation les a probablement rassurés – le train s’est arrêté, on me fait descendre, puis s’ensuit une longue marche en rase campagne. Une humble chaumière se profile alors à l’horizon, une porte s’ouvre, on me pousse brusquement à l’intérieur. Une voix douce et persuasive m’invite à me délasser
- Qui est-ce? Reconnaissez-vous cette voix?
Oui. Une voix qui vient du passé. Une voix qui pour parvenir jusqu’à moi a du traverser l’absence, le vide. Je suis désormais seul dans le logis familial. Il me semble retrouver des sensations familières, des repères, mais le souvenir est imprécis, peut-être ne suis-je jamais venu ici.. L’endroit en lui même a quelque chose de rassurant, je sens comme un poids sur son estomac et ma respiration se fait difficile, peut-être faudrait-il ouvrir une fenêtre. Ma mère s’affaire paisiblement derrière ses fourneaux, je prend plaisir à l’observer, j’écoute le modeste grésillement de la viande dans la marmite en fonte, sens les effluves, le mélange des sucs de la viande et de l’oignon, tandis ma mère maniant vivement la spatule déplace les morceaux, fssh fssh fhsssshh. L’eau me monte à ma bouche. Il y a ce babil de ma mère auquel je réponds d’une voix distraite, le balancement de mes jambes. Père n’est pas encore rentré de son travail qui l’accapare tant et personne ne s’en plaint.
82 – Je connais une maison sans combles aux limites imprécises. De trappes secrètes qui n’apparaissent qu’en rêve elle n’est pas dépourvue et de riches oubliettes la peuplent d’une vie qui s’ignore au quotidien. Sans élévation réelle, d’imprécis contours l’inscrivent dans une mémoire qui se sait collective. Elle est un temple non sanctifié, le siège d’une obscure littérature qui ne s’embarrasse pas de mobiles. Bâtisse de haute culture s’inscrivant dans une durée relative, où la causalité est souvent incertaine, une âme contradictoire l’habite et s’investit dans ses recoins, à la recherche d’elle même. Elle abrite d’inertes extensions de morts illustres qui se communiquent.
83 - Berceau suprême des Temps anciens, Arbre à came. Opium des êtres contractuels. Carapace confuse des caractères. Carnaval, pantomime, simulacre de cordée, la solidarité n’est la plupart du temps qu’intérêt personnel ou collectif.
84 – Les sentiments posthumes ont la démarche gauche, le charme empreinté. Une sombre caractériologie se dessine alors progressivement.
85 – Quand aux couleurs criardes de l’inconnu, elles ne sont pas avares du charme brutal, mais le pauvre et vrai joyau est partout…
86 – As-tu seulement remarqué l’ample verdeur de ceux qui ne se croient pas frères? et les soupirs attristés des morts en attente, sont-ils parvenus à tes oreilles ? Non. Alors ?
87 – Les os cirés vivaces ne touchent plus à l’arbre de naissance, Comme l’homme au trésor ne fait pas se courber les roseaux.. Ce qui n’est pas encore est ce qui est. Et nos amis les vivants se nourrissent de la vie des morts ; tu en conviendras.